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Claudie Hunzinger, la vigie de la forêt (Le Figaro)

jeudi 5 février 2026, par webmestre

À flanc de montagne dans les Vosges alsaciennes, vit depuis cinquante ans une poète de la nature. Elle a reçu Le Figaro chez elle. Un privilège.

Par Isabelle Spaak

l fut un temps où Claudie Hunzinger n’hésitait pas à fermer sa porte aux inopportuns. Le journaliste Jean Lacouture en avait fait les frais dans les années 1970. Le biographe du général de Gaulle s’était hasardé à Bambois sans prévenir. Bambois est « ce que l’on nomme un écart ». C’est-à-dire un lieu « à l’écart et indépendant du village, avec sa source, ses prés et ses bois », explique Claudie Hunzinger dans Forêt d’écriture (Arthaud). Dans ce livre d’entretiens, elle revient sur son parcours singulier d’enracinée volontaire sur ce morceau reculé des Vosges alsaciennes. Un « îlot vert » devenu son biotope artistique et littéraire. La lauréate du prix Femina 2022 y vit depuis cinquante ans avec son mari, Francis Hunzinger.

Dans son isolement montagnard, Claudie Hunzinger fut, en son temps, un phénomène de société lors de la publication de Bambois, vie verte (Stock, 1973). Un ouvrage précurseur, où, à rebours des Trente Glorieuses, qui glorifiaient la modernité et le progrès, elle tenait chronique de son retour à la terre et des mérites d’un mode de vie frugal au plus près de la nature. Avant tout le monde, elle y faisait également part des premières inquiétudes écologiques. Jean Lacouture avait souhaité s’entretenir de tout cela avec elle. Las. Il s’était vu prié de passer son chemin. Il fallait du cran pour refuser un tel visiteur. « Nous menions vraiment une vie de bohème, il est tombé à un mauvais moment », s’excuse aujourd’hui Claudie Hunzinger, d’apparence assagie.

Aujourd’hui, c’est elle-même qui se propose de venir nous chercher à la gare de Colmar pour nous éviter de nous perdre sur la route. « Bambois est un lieu secret », nous persuade-t-elle. Elle sait de quoi il retourne. Son vaillant petit 4 × 4 bleu métallisé connaît le chemin par cœur. Ça grimpe, ça tourne. Enfilades d’à-pic et de cols, de pâturages et de forêt. Certes, la D415 s’était faite plutôt droite et urbaine pour avaler gaillardement les kilomètres entre Colmar, Ingersheim, Katzenthal, Ammerschwihr et les vignobles du Kaysersberg déployés de chaque côté du bitume. Mais c’est vrai qu’il faut renoncer à ses repères pour s’aventurer jusqu’à Bambois.

Un coin perché

Source de leur travail respectif, non pas « à la façon des agriculteurs puisqu’ils ne travaillent pas la terre », précise l’écrivain, « mais de leur interaction avec elle », l’endroit est perçu par le couple comme « un immense corps ». Y être reçu relève du privilège. Au bout d’un chemin de pierrailles à 750 mètres d’altitude, le coin est vraiment perché. Face au panorama de la vallée de Lapoutroie, le visiteur éprouve physiquement l’impression d’être suspendu.

Au premier plan, des massifs de rhododendrons, seul apport des Hunzinger à l’environnement d’origine. Derrière nous, des prés de fauche. Devant la maison, un abreuvoir où coule l’eau de la source, le potager est en contrebas et, partout, une étendue impressionnante de buissons couvre le sol : des myrtilles. « À la fois plantes médicinales et délicieuses », confie la romancière. « Un trésor », avait soufflé le paysan qui, rompu par la rudesse de sa vie de labeur, avait cédé sa ferme et ses terres à ce couple de jeunes citadins utopistes. Leur projet ? S’établir dans cette montagne aride pour y élever un troupeau de brebis. C’était en 1965. Claudie et Francis Hunzinger avaient 25 ans. Amoureux l’un de l’autre, ils sont tombés amoureux ensemble de ce « paysage parfait », se souvient Claudie Hunzinger.

Il faut avouer qu’avoir cette vallée pour horizon doit être un enchantement. On la dirait échappée d’un tableau de la Renaissance italienne, avec ses courbes, ses brumes, ses bosquets, sa route en lacet qui se dessine au loin et permet de voir venir. Mais, il y a aussi « cette métairie datant de 1770, l’une des plus hautes de la vallée, l’une des plus délabrées, des plus basses, des plus petites », notait Claudie Hunzinger dans Les Grands Cerfs (Grasset, prix Décembre 2019).

« L’air a gardé ce goût de féerie »

À quoi tient la magie d’un lieu ? À sa situation géographique ? À son harmonie ? Son histoire ? À celle de ses habitants ? Adossé au flanc alsacien et ensoleillé du Brézouard, l’un des plus hauts sommets du massif des Vosges, Bambois réunit la totalité de ces critères sur ses 13 hectares en pente abrupte et d’un seul tenant que nul ne traverse. À l’exception des animaux sauvages : renards, biches, grands cerfs ou l’une de ces salamandres « noires brillantes et tachetées d’orange », s’émerveille l’écrivain. Nous déambulons sur son territoire. Parmi les pins sylvestres aux longs troncs orangés, les mousses fluorescentes, les fougères et les éboulis de rochers.

Depuis cinq décennies, quelques changements : les brebis ne sont plus là, les pins sylvestres ont grandi, certains sont tombés, d’autres ont pris la relève, des enfants sont nés, des petits-enfants, la maison est belle, simple et confortable, des livres ont mûri, échecs et succès se sont succédé mais « l’air a gardé ce goût de féerie ».

Transformer le cru en cuit permet de mettre à distance la brutalité de la nature en la transfigurant
Claudie Hunzinger, poète
Quant au jeune couple, un peu plus voûté mais toujours en phase, il tient bon. Claudie Hunzinger s’est installée du côté sud de la maison, avec sa bibliothèque et l’une des presses d’imprimeur qui lui servait, dans les années 2000, à créer des « pages d’herbes » à partir des écorces, graminées, orties, feuilles de trembles ou muguets qu’elle récoltait autour d’elle pour les cuire dans un immense chaudron avant de leur redonner forme et souplesse. Un travail artistique d’inventaire mais aussi de mise à distance. Car que sommes-nous face à la violence du milieu naturel ? Les tempêtes, les incendies, la lutte au jour le jour. « Transformer le cru en cuit permet de mettre à distance la brutalité de la nature en la transfigurant », insiste Claudie Hunzinger. La cuisson permet également de faire apparaître « la potentialité magnifique de ces plantes qui, si je n’avais pas été là, serait restée cachée », s’enorgueillit l’artiste. De même pour Bambois. Que serait devenu cet espace sauvage si la main humaine n’était intervenue pour la « jardiner », tenir tête aux ronces et autres envahisseurs à la façon dont un écrivain bataille avec les mots, canalise une énergie inconsciente, rassemble des bouts de phrase, discipline et élague.

« En immersion dans la beauté »

Si le cadre de Bambois paraît si naturel, ne nous y fions pas. Il est né d’un minutieux travail d’« élucidation ». Comme pour l’écriture qui demande de braver les émotions, circonvenir les tempêtes, le froid, la neige et les chaleurs extrêmes. Il a fallu résister aux hivers, à cette naïveté de la première année lorsque Claudie et Francis Hunzinger n’avaient pas prévu suffisamment de foin pour leurs brebis.

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Francis Hunzinger s’est, depuis, fait un nom dans l’univers des pigments naturels extraits directement du sol pour « en révéler l’âme » et la gamme des coloris. Il s’est aussi distingué dans le monde des teintures végétales obtenues à partir des plantes de Bambois et de ses environs (1).

Rarement un territoire aura été autant révélé dans toute sa complexité par l’intervention humaine. Une quête venue de l’enfance pour Claudie Hunzinger. Fille et petite-fille d’instituteurs, elle a connu l’art des herbiers transmis de génération en génération. Elle a appris à nommer les plantes et les bêtes lors des promenades dominicales sac au dos dans les montagnes, avec ses parents. « Les lys martagon qui poussent sur la crête avec leur petit turban à la turque, les gentianes jaunes, le bois joli (Daphne mezereum) qui fleurit violet avant toutes les autres fleurs… » Et puis, il y a « les insectes, les grenouilles, les orvets, les oiseaux ». Une connaissance botanique et scientifique poursuivie sans discontinuer par l’écrivain qui dit vivre « en immersion dans la beauté ». Une beauté qui nourrit ses romans. Une beauté fragile.

Ainsi, malgré la lutte pied à pied pour éviter que les chèvrefeuilles et les fougères-aigles, ces « reines de la forêt », ne colonisent l’étendue des myrtilliers, les buissons commencent à s’épuiser sous les assauts du réchauffement climatique. « Depuis cinq ou six ans, les baies sont de plus en plus petites et sèchent presque sur pied », se désespère la vigie de l’environnement. Claudie Hunzinger déplore aussi la disparition de la plupart des papillons, celle des bouvreuils et des « hêtres qui ont grillé sur place ». Tout en se réjouissant dans le même instant de son amitié toute neuve avec un rouge-gorge. « Car, certes, Bambois est un sanctuaire. Mais on le partage. Nous regardons autant que nous sommes vus, nous entendons autant que nous sommes entendus. Que croyez-vous ? Nous nous imaginons seules vous et moi durant notre petite promenade, mais le geai a alerté tout le monde », s’amuse l’écrivain. Poète de la nature, Claudie Hunzinger s’est donné pour mission d’en porter la voix. Dans Il neige sur le pianiste (Grasset, 2025), elle s’en donne d’ailleurs à cœur joie. Le lecteur y perçoit le bruit du vent, le crissement de la terre gelée, le chant des chardonnerets, tidelitt tidelitt, celui des mésanges, zwi zwi, ou des pics noirs, ffff ffff ffff. Ce qu’elle appelle « l’air du temps ».

(1) Claudie et Francis Hunzinger, « De toutes les couleurs. Traité buissonnier de teinture végétale », Éditions J’ai lu.

Dimanche 1er février 15 h 30-16 h 30. Grand entretien exceptionnel avec Claudie Hunzinger pour « Forêts d’écriture » (Éditions Arthaud) au Musée de la chasse et de la nature. chassenature.org