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"Elles vivaient d’espoir" : genèse du roman

mercredi 18 août 2010, par Claudie Hunzinger

Elles vivaient d’espoir, Un roman de Claudie Hunzinger, Editions Grasset, parution le 25 août 2010

Au départ, il y avait le souvenir d’une histoire qui me fascinait dans la vie de ma mère, Emma.

Cette histoire a resurgi avec force, en 2005, quand avec mon fils, Robin Hunzinger, réalisateur de films documentaires, nous avons relu les cahiers laissés par Emma, vingt ans plus tôt, et ses lettres à Thérèse. Ce jour-là, nous avons pris conscience que leur histoire personnelle rejoignait la grande Histoire et qu’elle avait la terrible beauté d’une tragédie.

De là, en 2007, est né un film, Où sont nos amoureuses, uniquement composé d’anciennes photos et d’archives, réalisé par Robin Hunzinger, et dont j’ai écrit la voix off. Le film a obtenu le grand prix du festival « Traces de vie » de Clermont-Ferrand en 2007, et l’Etoile de la SCAM au Festival « Etonnants Voyageurs », à Saint-Malo, en 2008.

Depuis, dans de nombreux festivals de femmes, dont celui de Miami, l’histoire d’amour entre Emma et Thérèse est présentée comme un modèle d’audace et de liberté. De mon côté, quand je me suis plongée dans les cahiers d’Emma, j’ai découvert qu’elle écrivait à Thérèse des phrases comme : « Goûter le charme de tout, et ne jamais prononcer d’interdictions », et que leur revendication de la liberté, l’homosexualité, l’importance du corps, l’immersion dans la nature, les phalanstères, l’engagement politique, tous ces thèmes que nous avions cru inventer en 68, avaient déjà été nommés, pensés, désirés, vécus en 1930 par leur génération, quarante ans plus tôt. Ces deux femmes avaient été des pionnières.

Dans le même temps que celui de l’écriture du film, j’avais commencé l’écriture du roman. Un roman ? C’était une évidence. La structure romanesque était déjà là dans sa dimension tragique, au fond de ces deux vies pensées librement comme un tout, et qui soudain ont bifurqué. Qui dès lors se sont trouvé prises au piège de l’Histoire. Qui s’y sont détruites toutes les deux. Il y avait là deux personnages splendides, une intrigue forte dans un contexte historique fort.

Le personnage de Thérèse, lui aussi, demandait un roman. Thérèse, la délicate, la fragile, devenue responsable en Bretagne d’un réseau armé communiste, et qui, capturée par la Gestapo, torturée 4 jours consécutifs, meurt sans avoir parlé. Une héroïne magnifique, restée une héroïne invisible. Personne aujourd’hui ne sait qui elle est. L’engagement des femmes dans le champ de la guerre est très peu connu. Rares sont les traces de femmes ayant aimé des femmes, et encore plus de femmes ayant pris les armes. Ce genre de témoignage est en effet rarissime. Il fallait en parler.

Elles vivaient d'espoir

Pendant le tournage des extérieurs du film, je suis allée en Bretagne. J’ai rencontré une survivante qui avait bien connu Thérèse, elle avait été son agent de liaison. Nous nous sommes écrit. Pour autant, Thérèse m’est restée mystérieuse. Elle n’avait laissé derrière elle aucune trace écrite, aucun carnet. Elle a gardé son secret. Mais il m’a plu, douloureusement, de ne presque rien savoir de Thérèse, qu’elle reste un personnage en creux, faite de manque. Comme il m’a plu, philosophiquement, qu’Emma, ma mère, me reste une énigme. C’est le double bloc noir, l’énigme et les fragments de ces personnages, qui fondent pour moi l’essentiel poétique du roman. Jamais nous ne saurons quelles ont été les pensées des peintres de Lascaux. Jamais je ne saurai qui était Emma, qui était Thérèse. J’aime cette opacité du temps. Le moindre fragment retrouvé au sujet de Thérèse m’a paru plus fort, plus excitant, plus moderne qu’une reconstitution « romancée » de leur psychologie.

Pour les temps de la narration, je m’y suis prise à plusieurs fois. J’avais d’abord tout écrit au présent. Puis je suis passée au tout imparfait, qui m’a paru un beau temps, mélancolique, avec le plus-que-parfait en écho lointain. Puis pour finir, j’ai mêlé les trois, plus le passé composé, puisque la langue française permet de jouer avec les différentes strates et toutes les nuances du temps.

J’ai travaillé exclusivement à partir des lettres et des cahiers d’Emma. Dans leur enchevêtrement de faits, semblable à celui de la vie, il m’a fallu choisir ce que j’allais garder. Eliminer les personnages secondaires, les thèmes secondaires. Tailler, comme un sculpteur. Retirer, enlever, dégager l’essentiel.

J’avais commencé par citer Emma, par respecter ses phrases. Je les admirais et poursuivais le corps du texte d’Emma comme celui d’une baleine blanche tatouée d’écritures. Puis je suis passée au discours indirect libre pour supprimer les guillemets et les citations. J’avais attrapé la baleine, et c’est moi qui l’avais avalée. Il le fallait. C’était l’enjeu vital d’un roman d’une fille sur sa mère. L’enjeu principal s’est donc situé dans l’écriture : retravailler les lettres d’Emma, les incorporer à mes réflexions, à ma voix, les lier aux témoignages récoltés comme celui de Germaine, et faire du tout un seul texte taillé net : un texte d’aujourd’hui.

Pour finir, je dirais que ce livre est « une protestation d’amour » contre l’oubli, comme l’écrivait Barthes en parlant de la conception de l’Histoire pour Michelet.

J’ai voulu sauver leurs vies, les rendre à la littérature.

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