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L’incandescente par Colette Lallement-Duchoze

vendredi 12 août 2016, par Colette Lallement-Duchoze

L’incandescente Claudie Hunzinger (Grasset)

Deuxième volet d’une trilogie commencée avec "Elles vivaient d’espoir" (Emma et Thérèse), "L’incandescente" suit le parcours de Marcelle (née en 1907), évoque sa relation dyadique avec Emma, la mère de la narratrice, sa faculté à "embraser" les êtres et les choses. Dans ce prékel (du moins en ce qui concerne la relation Emma/Marcelle) où l’on retrouve certains personnages désormais familiers, la narratrice exhumant le passé, va le reconstruire en sept fragments (certains titres ont des accents proustiens). Le présent et le temps retrouvé, l’écriture qui épouse l’incandescence du personnage, font de ce témoignage (auto)biographique un "roman", non pas au sens de fiction mais d’œuvre d’art "car la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, n’est-ce pas la littérature" ?

Si l’art est d’abord dévoilement, instauration ou mise en œuvre d’une vérité, le roman de Claudie Hunzinger répond à ces critères. La narratrice visitant en secret les lettres de Marcelle libère un fantôme. Et pour restituer une époque, une ambiance, mais surtout une relation amoureuse, elle mêle extraits de correspondances, commentaires de photos, reconstructions "imaginaires" (voir les verbes de perception j’essaie de voir la scène ; je la voyais bien mon Emma) et souvenirs personnels. Elle en explique d’ailleurs la genèse et en définit la tonalité :"j’ai voulu quitter le cirque terrifiant de l’Histoire ; je mourais d’envie d’aller rejoindre Marcelle ; vite vite rejoindre les marges la grâce les premières violettes dévorées dans les haies ; les premiers jeux défendus érotiques cruels de l’enfance les baisers les bosquets la "folie d’amour" indifférente au sort du monde. La littérature n’est-elle pas l’enfance retrouvée ?

Ces jeunes filles ont pour elles le "feu de la jeunesse, son éclat". Et tout un champ lexical de l’embrasement parcourt le récit surtout le premier fragment "le temps d’Emma". Si l’une (Emma) a l’amour de l’équilibre, l’autre (Marcelle) celui des excès ; les deux ont le pouvoir infernal des "jeunes démons" ; pouvoir qui contamine la narratrice elle-même découvrant une "île secrète" où rien n’est cloisonné en "règnes distincts" ; elle se sent si proche de Marcelle celle qui est du côté de "la vie qui circule" celle qui refuse "le poids des ancêtres". N’est-elle pas elle-même la fille du "langage" ? Le bel amant de sa

mère Emma ? n’est-elle pas la sœur de la pluie ? Le paquet de lettres se mue en un palimpseste où elle va "découvrir" la "cervelle casquée de sa mère" et où en surimpression elle ajoutera son propre vécu dans sa propre écriture. D’ailleurs à certains moments du récit, les instances narratives (je, tu, elle) peuvent désigner aussi bien Marcelle (monologue intérieur), que la narratrice ou Emma (commentaires) ; cette "apparente" confusion n’est-elle pas à même de créer une symétrie en miroir ? Et/Ou ne renvoie-t-elle pas à une sorte de "matrice" originelle ?... Le morceau de tissu bleu, désigne par métonymie, l’étoffe d’une vie" celle de Marcelle -que la narratrice doit "ordonner"-, une vie qui à un moment se confondra avec la maladie, la tuberculose...

Pour chacun des chapitres, l’auteur adopte une tonalité et un style particuliers. Ainsi en II, "la prisonnière" l’abondance de phrases courtes, de propositions nominales, l’emploi anaphorique du pronom "elle" créent une sorte de drame dont le spectacle de marionnettes "la mort de Tintagiles" serait la métaphore. Écureuils fleurs plantes couleurs refusés dans sa claustration, (Marcelle est dans un sana pour soigner sa tuberculose) c’est par la cavale qu’elle peut les saluer et par la sensualité les métamorphoser. Ainsi, le séjour imposé à La Sainte-Feyre est un exode "de plus vers les grands territoires sauvages de la jeunesse, vers l’intériorité de l’amour, vers la folle énergie venant de la mort" La présence de colchiques "graciles et vénéneux" mentionnée très tôt dans le roman n’avait-elle pas averti le lecteur ???.

Marcelle dont la spécialité est "de vous brûler de sa vie" saura faire oublier -pour un moment du moins- la présence de la mort à Marguerite, Hélène ces jeunes filles entrées au sana. Elle est par-delà les décennies, un guide une voix une musique pour la narratrice. Car son cadeau c’est la VIE

Certes Emma et Marcelle ont incarné deux univers impénétrables : celui de la raison et celui de la féerie ; celui de la santé et celui de la maladie. Mais à l’instar de Marcelle, la narratrice salue en sa mère, le bel astre indépendant ; Athéna au regard incandescent ; Emma et son rêve d’airain.

C’est par Emma que la narratrice-auteur fut initiée au pouvoir

magique des mots "le mot est une résonance intérieure permettant de susciter l’absente de tous bouquets" Et pendant la douloureuse expérience de l’internat, véritable prison pour une gamine de 11 ans, elle trouvera le souterrain invisible qui mène à la case ensoleillée : la bibliothèque de sa mère, les livres, les mots.

C’est avec Marcelle -qui lui aura révélé un "autre fantôme"- qu’elle va désormais (s’)approcher (de) la "figure qui les attend là-bas, pensive, dans le champ des asphodèles"

"Ce père sans mots j’irai le chercher !!

Colette Lallement-Duchoze

P.-S.

À lire, sur le blog mediapart de Colette Lallement-Duchoze : https://blogs.mediapart.fr/colette-...

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