site de Claudie HUNZINGER, artiste plasticienne et romancière.

Transfuge - Aimez-Vous le brame ?

dimanche 6 octobre 2019, par webmestre

Pamina est et n’est pas Claudie Hunzinger et peu importe, car la réalité est indissociable du rêve, leurs frontières sont poreuses. L’espace du roman est paradoxal, mal délimité, ses contours brouillés. Rien d’étonnant, dès lors, si Claudie Hunzinger affectionne le genre, car ce qu’elle cartographie, dans Les Grands Cerfs, c’estjustement ça : des espaces sinon impossibles, en tout cas tremblants, incertains ou invisibles. Pamina, donc, au nom mozartien, vit avec Nils aux Hautes-Huttes, une vieille métairie perdue dans les montagnes, devenue « une maison d’activistes solitaires, bravant la loi commune, menant des actions tournées vers ailleurs ». Une « désertion », certes, un pas de côté hors de la société, mais une « désertion poétique » peut-être plus que « politique », aux dires d’un ex-amant de Pamina. De fait, le havre de Pamina et Nils est d’abord un territoire littéraire, une bibliothèque, celle des grands poètes de la matière et des choses, Ponge et Lucrèce, celle aussi du conte, des romantiques allemands. Un espace de langue car dans ce monde naturel, ce bastion sylvestre, on nomme les choses et les êtres, ou, pour mieux dire on se livre à cette espèce de gastronomie encyclopédique qu’est la jouissance des mots, cette sensualité de la désignation. Parler d’un cerf, c’est ainsi parler d’« empaumures », de « surandouiller »...

Les cerfs, justement. Ils sont le cœur animal du récit. Cœur paradoxal, car présences fugitives, éclairs surgissant soudain d’un bond ou traces laissées sur leur passage. Le royaume des cerfs n’est pas complètement de ce monde, c’est « un autre espace, qui doublait le nôtre, habité par d’autres que nous : un territoire creusé d’une dimension sauvage ». Alors, comme secrètement habitée par les cerfs, obsédée par le désir de les observer, Pamina tente elle-même de hanter ce territoire secret. De se fondre en lui, de gommer son humanité, de devenir cerf elle-même. Les Grands Cerfs devient le journal de cette expérience spirituelle et physique, de cette volonté de dissoudre les frontières entre les espèces.

Se suivent les mois, se succèdent les étapes de la vie des cerfs, mue et brame, et Pamina entre toujours un peu plus avant dans ce monde. Mais elle n’est pas toute seule à franchir les limites et à s’aventurer en terre animale : comme dans toute initiation, il y a un maître et un guide, en l’occurrence Léo. Un photographe animalier qui a édifié un affût aux Hautes-Huttes. Et à rôder autour du pays des cerfs, il y a aussi, fusil en main, les « adjudicataires », l’aridité du terme juridique camouflant à peine un droit du sang, le droit, acheté à prix d’argent, de tirer le grand gibier. Ces chasseurs ne sont qu’une manifestation de ces forces noires, destructrices, qui pèsent sur le monde, pour lesquelles Claudie Hunzinger trouve parfois des accents apocalyptiques, et qui font les unes des journaux renchérissant à grands coups d’« extinction de masse » et de « disparition des espèces ». C’est la propension native de l’humanité au saccage, cette pulsion qui nous pousse au ravage, qui fait des espaces secrets comme ceux des cerfs des espaces menacés, vulnérables. Et qui, comme la « peste », contamine. Elle corrompt Léo, mais est déjà en germe chez ceux qui se pensent innocents comme Pamina. Claudie Hunzinger rappelle, avec Les Grands Cerfs, que le « nature writing » non seulement n’est pas l’apanage des Anglo-Saxons, mais surtout, qu’à son meilleur, il tient autant du plaidoyer écolo que de la fable métaphysique

Damien Aubel

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